DU RAZ DE MARÉE
PROVOQUÉ PAR LA DÉRIVE SUITE DES CONTINENTS
théâtre
Mario Lemoine
ACTE I
Le début d’un temps nouveau
(paroles et musique de Stéphane Venne)
C’est le début d’un temps nouveau
La terre est à l’année zéro
La moitié des gens n’ont pas trente ans
Les femmes font l’amour librement
Les hommes ne travaillent presque plus
Le bonheur est la seule vertu
C’est le début d’un temps nouveau
Nous voilà devenus des oiseaux
Dans les cumulus du tango
Ceux du ciel et du cerveau
Les couleurs se mêlent sur la peau
C’est le début d’un temps nouveau
On commence à se parler d’antenne
On commence à parler doucement
À se dire je t’aime sur je t’aime
Et ça donne de plus beaux enfants
Et ça donne de plus beaux enfants
Et ça donne de plus beaux enfants
On connaît les détours des tours du monde
On a les yeux du cinérama
Nos âmes sont devenues des ballons sondes
Et l’infini ne nous effraie pas
Et l’infini ne nous effraie pas
Et l’infini ne nous effraie pas
Fade out.
La lumière se fait. La scène s’ouvre dans le bureau de Charles. Au mur du fond, une bibliothèque occupe tout l’espace, jusqu’à quatre pieds de haut. Au dessus des livres, trois posters occupent le mur blanc cassé: Charlie Chaplin dans une scène inoubliable de son non moins inoubliable Les Temps Modernes. Karl Marx dans son habit du dimanche Le Don Quichotte esquissé par Picasso. Assise sur le côté droit d’un bureau encombré, Marguerite est à lire le quatrième de couverture d’un livre.
CHARLES: (Un linge à vaisselle au poignet gauche) Un Perrier citron, conformément à vos exigences. Les glaçons proviennent de l’eau d’un fleuve que l’on dit majestueux, qui prend sa source dans les Grands Lacs, le plus important bassin hydrographique d’eau douce au monde, et de loin!
MARGUERITE: (Elle lui tire la langue). Merci. (Puis, lui montrant le livre qu’elle est à feuilleter.) Les Damnés de la Terre, Franz Fanon, hum… Ç’est tout moi, ça. Je travaille comme une damnée, pour un salaire de misère.
CHARLES: Le salaire minimum multiplié par cinq ou six, pour te pavaner sur une passerelle…
MARGUERITE: Des journées entières sur des talons hauts comme ça…
CHARLES: Vêtue de soie de Chine, de lainages d’Italie, à te faire admirer. À te faire dire à tout bout de champ et sur tous les tons: Charles tente, maladroitement, d’imiter son modèle, un designer de vêtements prêts à porter qui a connu son heure de gloire il y a de ça quelques années. « Darling, you’re so gorgeous! It fits you so well. I’m sure it will sell. »
MARGUERITE: Tu l’as pas pan-tou-te. (Pause) Me faire admirer! Dis plutôt. « Déambuler sous le regard pointu de vieilles taupes à lunettes en demi-lunes… »
CHARLES: Pauvre…
MARGUERITE: …pour qui tout ce qui compte c’est de savoir si elles peuvent prendre commande du tailleur numéro sept en cinquante exemplaires sans avoir à en solder les trois quarts au prix coûtant. Pour elles, t’es rien d’autre qu’un cintre ambulant. (Marguerite tente d’imiter ces femmes, ces acheteuses des grands magasins à qui elle est chargée de présenter les vêtements de la nouvelle collection) « On sait bien, grandes et minces – qu’elles disent de temps à autre avec une moue dédaigneuse qui leur donne l’air d’avoir cent ans de trop – Le moindre bout de chiffon leur va à merveille, virevolte au rythme de leurs déhanchements étudiés. Mes clientes mesurent cinq pieds deux, puis elles ont des croupes de juments » Leur métier, c’est de savoir à l’avance de quoi vont avoir l’air leurs clientes là dedans. Des taupes supputantes, voilà à qui j’ai affaire jour après jour.
CHARLES: Vu sous cet angle…
MARGUERITE: Elles te le disent pas en pleine face, les chiennes. Poker Face pendant que dure la présentation; les plus aguerries ont comme un sourire de Joconde. (Pause) Mais devant le patron, que du fiel. Elles ont tout compris de sa tactique.
CHARLES: Ton patron, tu veux parler du petit maigre qui est tout le temps en train de mâchouiller un cigare plus gros que lui. Il n’a pourtant pas l’air très futé.
MARGUERITE: Ça c’est Abraham, le plus jeune. Il fait son important, mais en fait c’est Saül qui tient les cordons de la bourse, puis serrés à part ça! Tu ne le connais pas. Quand on va faire des présentations à Toronto, Calgary ou Vancouver, il nous fait transporter chacune notre part des échantillons, trente kilos en moyenne. On loge toujours à trois par chambre dans un motel miteux, une sorte de faux palace qui par hasard appartient toujours à un descendant d’un rescapé des Camps.
CHARLES: Ils ont beau avoir tous les défauts de la terre, au moins ils savent serrer les coudes, eux. Pas de place…
MARGUERITE: Parle pas en mal de ceux qui ont été les seuls à me donner ma chance, alors que les tiens se mettent à « freaker » dès qu’ils voient une négresse, qu’ils pensent qu’elle va les faire cuire dans une marmite ou même les manger tout cru. (pause) Tu me fais perdre mes idées. J’en étais aux acheteuses des grands magasins. Elles vont acheter en plus petite quantité au prix convenu, dans les tons de fuchsia, alors que l’an passé elles ne juraient que par le gris souris. Ç’est plus une profession, à peine un gagne-pain. (Pause) Mais j’étais ici pour prendre en considération ton offre de me sortir de la routine samedi prochain. Pas de Jazz surtout. Je vois bien ton association d’idées mais, bien que je sois « nouère », vois-tu, je ne jure que par le Disco.
CHARLES: D’accord, ma reine du Nil. Je viens tout juste de vendre trois textes, à autant de semaines du loyer! Je t’offre la rue Crescent. L’apéro au Thursday’s, la paella à la Casa Pedro et toutes les boîtes Disco que tu veux. Montréal est à tes pieds, ma papesse, que dis-je, ma déesse mon Aphrodite.
MARGUERITE: T’es sûr que t’en as les moyens, que tu seras pas obligé de faire semblant que t’est pas là, de marcher à pas de loup dans l’appartement, quand le premier du mois le propriétaire va se pointer. Puis Fleurange. Va falloir que je lui trouve une gardienne. Peux-tu payer?
CHARLES: Promet-moi que tu vas porter ta robe noire, celle avec le décolleté comme ça. (Il fait sur sa poitrine, des deux mains à la fois, le geste montrant le décolleté de cette robe qu’elle a achetée pour une bouchée de pain dans une friperie., celle qui fait comme deux demi-cercles) Tu vas te parfumer à la noix de coco, n’est-ce-pas.
MARGUERITE: On verra. J’attend encore le collier de perles de rivières promis il y a belle lurette, quand la seule idée que t’avais en tête c’était de me sauter.
CHARLES: Je putasse déjà à plein temps pour me payer mon nouveau train de vie, ma chère. C’est rendu que je suis forcé de travailler tous les jours, (il insiste sur ces trois derniers mots), d’écrire dans des Trade Magazines, des publications où les textes journalistiques sont en fait des publicités déguisées, des histoires inventées pour bien faire paraître les commanditaires. Très payant. C’est pas du journalisme, pas une miette. (Comme s’il se parlait à lui-même.) Le seul contexte dans lequel la fiction peut permettre à son auteur de payer le loyer et la bouffe.
MARGUERITE: T’es toujours à flâner dans ton appartement, nez au vent, un café à la main, la cigarette au bec, une n’attend pas l’autre… Un petit interview au téléphone de temps à autre. Toujours à luncher dans des restaurants trois fourchettes, les conférences de presse au Quatre Saisons ou au 747 de la Place Ville-Marie, un petit cocktail au Ritz Carleton toutes les deux ou trois semaines. Ça pas l’air bien dur comme travail.
CHARLES: Entouré de gens pas très recommandables, des perdants acharnés, qui se disent qu’un jour ils vont pouvoir cesser de travailler douze heures par jour, quatre-vingt heures par semaine pour se payer du bon temps à même la plus value générée par le travail de leurs employés sous-payés. Pense qu’à chaque jour je dois trahir mes idéaux pour une poignée de dollars. Devant le gros barbu (Il regarde le poster de K. Marx qui du mur le regarde fixement), le jour du jugement, je n’aurai pas grand chose à dire pour défendre ma cause, sauver la mise. Au fond, c’est moi le Damné de la Terre, pour cause de collaboration.
MARGUERITE: Tu t’entends! Premièrement, t’as vraiment du culot de laisser entendre que c’est à cause de moi que tu dois travailler tout le temps. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne vois que des promesses, du vent (elle sépare bien ces deux derniers mots). Enjôleur. Avant moi, t’en menais pas large. Tu portais toujours le même habit, en popyester! Tes cravates! Caca d’oie, en polyester itou. On aurait pas pu en trouver de plus laides au comptoir des soldes chez Zeller’s. Des souliers poussiéreux et tordus, en faux cuir. Et tes éternels bas noirs, pour compléter le portrait. Un péquenaud, un habitant qui a jamais vu plus loin que l’arrière train de sa dernière vache, voilà de quoi t’avais l’air quand je t’ai pris en mains. T’auras rien ce soir, compte pas sur moi.
CHARLES: Pense à ce dont tu vas devoir te priver, ma louloute!
MARGUERITE: Me voilà bien vite ravalée au rang des simples mortelles, toi pour qui, il y a quelques minutes à peine, je n’étais rien de moins qu’une princesse, une déesse même! Phallocrate prétentieux. Coq de basse cour. Québécois, Canadien-français! Comment est-ce que j’ai pu faire pour tomber si bas?
CHARLES: Rentre tes griffes, ma tigresse du Bengale.
MARGUERITE: Tes métaphores, tu pourrais pas les garder pour toi!
CHARLES: J’aime ça. Grrrr. Fais-moi mal!
MARGUERITE: Tu sais bien que c’est pas dans ma nature. Mes griffes ne sont tout simplement pas rétractiles.
CHARLES: Tu comprends tout. Vas-y!
MARGUERITE: Toujours trop dû me battre pour me tailler une petite place pas trop inconfortable dans cet environnement hostile, ce pays de merde où il fait trop froid dix mois par année, et là je parle des bonnes années, quand le temps est clément. La légion étrangère à vie, à l’envers, dans un désert de neige, sale, de trottoirs, glissants, de chars qu’il faut désensevelir à tout bout de champ pour finir par partir.
CHARLES: (Comme s’il se parlait à lui-même., qu’il n’avait pas vraiment écouté ce qu’elle disait.) Mon métier, en fait, c’est de produire de la copie pour remplir les espaces entre les publicités. Faut que ce soit accrocheur, jazzé, même si pour y arriver je dois farder la réalité, jusqu’au trognon, faire passer des vendeurs de bébelles ou de services pour la plupart inutiles, pour des gagnants. (Pause) Et c’est pas tout. Il y a plus fou, débilitant.
MARGUERITE: Du calme!
CHARLES: À force de se faire répéter que leur ramage ressemble à leur plumage, les businessman-lecteurs laissent tomber des pluies de billets dans la poche des annonceurs. Je suis un receleur. Les pauvres cons ne se rendent même pas compte de ce qui leur arrive. Ils achètent la voiture de luxe proposée, avec la carte de crédit platine dont ils ont été convaincus de ne pas pouvoir se passer, tombent dans le panneau du « power dressing », voyagent en classe affaires pour avoir l’air de ce qu’ils ne sont pas encore mais aimeraient bien devenir. (Sur un ton impératif, même qu’il se lève pour le dire) »You have to look the way you want to be. » J’en peux plus de ce monde là, tu comprends.
MARGUERITE: Tu te prends pour qui. T’en connais toi des gens qui peuvent gagner leur vie autrement qu’à faire les quatre volontés de patrons imbéciles. Tous autant qu’ils sont, ils n’ont en tête que le profit ou de sécuriser leur place dans la hiérarchie. Même les créateurs, que tu tiens en si haute estime, même eux doivent faire la courbette à tout bout de champ, satisfaire des exigences qui n’ont rien d’artistique, courber l’échine devant des idiots à qui d’autres plus idiots encore, ont confié les cordons de la bourse. Et c’est pas d’hier, crois-moi. Da Vinci, Michel-Ange, Molière, à quatre pattes devant les riches et les puissants. « Money talks; It always been this way. It always will be. » La seule chose qui a changé en ces temps où nous vivons surnageons, de peine et de misère, c’est que le pouvoir a glissé des mains des gens qui le possèdent en titre à celles des technocrates.
CHARLES: Marguerite!
MARGUERITE: Même Tremblay, dont vous êtes si fiers vous autres les Québécois. Même Tremblay a dû battre en retraite devant les remous provoqués par sa pièce En circuit fermé. C’est pas beau ça de cracher au visage de ceux qui vous font vivre.
CHARLES: Y a pas à dire, tes cours de science-po portent fruit! (Pause) Je m’en souviens, oui. Un brûlot lancé à la face des gens qui contrôlent la programmation de la télévision d’État. Vers 1995. Ils lui ont fait ravaler, sans même lui tendre un verre d’eau. Le texte a été lu, un soir, dans une petite salle. Tout juste de quoi lui éviter une défaite trop humiliante, compte tenu de sa réputation. Ainsi est morte la seule de ses oeuvres à avoir une véritable portée politique. Dans cinquante ans, quand il sera trop tard, que le propos dans toute sa vigueur ne pourra plus être apprécié que des seuls spécialistes, que le sens en sera émoussé, que Beaugrand-Drapeau aura cessé de sévir, alors on fera renaître cette oeuvre. Flaubert, Zola ont eu en leur temps leur part de procès, et ils ont su faire face à la musique. L’art et l’argent forment un vieux couple, né d’un mariage de raison qui dure depuis des siècles et des siècles. Quoi de plus solide, en effet qu’une union scellée par l’accouplement des héritages. Les artistes rivalisent d’imagination pour nous transporter, nous faire vivre par procuration des expériences tantôt exaltantes, tantôt dramatiques, en tout confort, sans risque. Pour qu’ils puissent vivoter de leur art, et dans certains cas prospérer, il leur suffit d’éviter d’affronter le pouvoir de front. (La sonnerie du téléphone interrompt la conversation.)
CHARLES: (En conversation avec le rédacteur en chef du journal économique pour lequel il travaille. Seul les propos de Charles peuvent-être entendus.) Oui, j’ai quelques sujets d’articles à vous proposer. (Charles fait signe à Marguerite qu’il s’agit de l’un de ses patrons. Il prend une feuille vierge sur son bureau et ouvre son agenda La conversation commence). Premier sujet: King Kong à la rescousse d’une gargote de la rue Ste-Catherine. (….) Un peu à l’est de St-Laurent. (…..) C’est l’histoire d’un restaurateur indépendant qui tente de sauver son commerce en mettant sur le marché un hamburger plus gros et plus graisseux que celui de ses concurrents, au même prix qu’un Wopper ou qu’un Big Mac (….) (Charles fait signe que c’est dans la poche). Deuxième sujet, un dépanneur de la rue Jean-Talon augmente son chiffre d’affaires de vingt pour cent et ses profits de quarante; il offre le service de lavoir public dans un local adjacent. Un bel exemple de synergie. (Réponse, 3 secondes. Charles fait le signe de la victoire.) (….) Mais, j’ai d’autres sujets à vous proposer. (Charles raccroche le téléphone)
MARGUERITE: Tiens, tu vois que tu sais te vendre quand tu t’y mets.
CHARLES: Tu sais ce qu’il vient de me faire, le chien sale, l’écoeurant. J’avais quatre bons sujets à lui proposer. Il a fallu qu’il me coupe ça à deux. Paraîtrait que les lecteurs ne peuvent pas supporter de voir ma signature trop souvent dans une même livraison du journal. Paraîtrait que ça ferait mal à leur image, que leur petit monopole en souffrirait. Et si je tente de vendre mes sujets aux rares concurrents qui n’ont pas encore avalés, couic (geste à l’appui), plus de gagne pain. Tu sais qu’officiellement, je ne suis pas à l’emploi de cette feuille. L’ÉCHO DES AFFAIRES, l’hebdo des gagnants, n’a qu’une dizaine d’employés, dont six vendeurs d’annonces, un rédacteur en chef et un secrétaire de rédaction. Pour la plupart, les textes sont écrits par des pigistes comme moi, des exploités. Nous les journalistes, on est rien d’autre qu’un mal nécessaire pour ce genre de patron de presse. Une fois, j’ai osé laisser entendre qu’il serait intéressant que nous puissions, à l’occasion, de temps à autres pas trop souvent, publier des textes plus critiques sur le merveilleux monde des affaires. Sa réponse me raisonne encore dans la tête: (Il tente de prendre le ton neutre-gris de son patron) »La fonction économique d’un journal est de procurer un auditoire à des annonceurs. » Je le savais déjà; mais de me le faire lancer en pleine face, en si peu de mots, m’a tout simplement laissé coi et erragé. Puis, comme s’il avait voulu s’assurer de me mettre KO, de me débarasser une fois pour toutes de la moindre trace d’illusion pouvant encore surnager dans ma cervelle, il m’a assené ce qui suit: (Ton du patron, idem) »Dans le système capitaliste, la rémunération, le salaire versé aux individus est en proportion directe des sommes d’argent générées par leur travail. » Plus tu fais faire d’argent à tes patrons et plus t’as de valeur marchande à leurs yeux. Point à la ligne. L’animal! Dans leurs mains, t’es qu’un instrument comme les autres, une pièce d’équipement, un outil. Ils te gardent à la pige pour pas avoir à te payer ton quatre pour cent, pour pas avoir à devoir te payer les charges sociales.
MARGUERITE: Raisonneur! Va falloir t’y faire. À moins que tu décides de partir une révolution, et là, you can count me out, Il faut faire avec, tout simplement. (Pause) C’est quoi au juste, cette histoire de King Kong burger?
CHARLES: J’y pense tout à coup, mon faux patron qui ne veut même pas assumer au minimum ses fonctions, si je te fournissais sa photo, tu penses pas qu’avec tes contacts dans les Caraïbes, on pourrait peut-être lui faire jeter un sort, lui faire attraper le scorbut ou le béribéri. Paraîtrait que dans les deux cas, le sujet se trouve leeenteemeent conduit à une mort atroce. Il défaille, râle, vomit sur son bel habit oeil de requin gris-bleu tout juste acquis pour rien, en échange d’un texte complaisant à mort qu’il voulait justement me demander de pondre pour sa feuille merdique…
MARGUERITE: (Tout en faisant une multitude de signes de croix.) My God! Niaiaiaiseux! Que je te vois plus jamais, tu comprends jamais, dire des stupidités pareilles. Tu sais pas que ça porte malheur même seulement que d’y penser! (pause) Les Antilles sont peut-être pas complètement sorties de la fille, comme tu dis bêtement, trop souvent, mais le vaudou, les histoires de morts vivants, le seul souvenir que j’en ai vient des histoires que ma grand-mère me contait pour me faire tenir tranquille, me retenir de sortir le soir quand il allait faire noir, des histoires de Bonhomme Sept Heures. Arrive en ville, raciste!
CHARLES: Si pour toi c’est seulement des histoires de Bonhomme Sept Heures, étant donné que moi ça me soulagerait…
MARGUERITE: De ce côté là, et c’est probablement le seul, je suis comme les Québécois. C’est pas parce que je vais plus à la messe que j’irais invoquer le démon. Faut pas prendre de chance; ne me reparle plus jamais de ça.
CHARLES: Pour en revenir à ton « niaiaiaiaiseux », tu sais que c’est la première fois que je t’entend utiliser un québécisme aussi pur. avec l’accent et tout.. Bravo! On va marquer l’événement d’une pierre blanche. Garçon, champagne! (il actionne une clochette qui se trouvait sur son bureau)Du Veuve Clicot à 17 degrés, dans les flûtes de cristal, subito presto, sur le champ, ouste.
MARGUERITE: Que t’es con!
CHARLES: D’accord, d’accord, c’était juste une idée. Dans le fond, je sais bien que tu m’aimes pour ma fantaisie, mon côté tête en l’air, intellectuel.
MARGUERITE: Tête en l’air, je veux bien, mais intellectuel? Ton demi-mur de livres, dont certains, plusieurs, portent sur ce que vous appelez le Tiers Monde, les as-tu lus? CHARLES: Ce qui est sûr, c’est que je te change de ton Argentin de descendance germanique, qui ne sait faire que de l’argent, empeste le fric. Pour lui, tu ne représentes qu’un trophée de plus, une prise de plus à exhiber aux yeux du public. Interdite de séjour lors des réunions familiales. Sa mère veut bien sans mot dire avaler les frasques de son fils adoré, mais il y a quand même des limites.
MARGUERITE: Goujat! T’as pas le droit…
CHARLES: …d’étaler en plein après-midi de novembre des confidences faites sur l’oreiller.
MARGUERITE: Toi! Ta propre mère, la vieille vache blanche…
CHARLES: Reprenons là où nous en étions. La semaine passée, je me trouvais au Burger King, au coin de Ste-Catherine et St-Laurent. Par la fenêtre, je vois une énorme pancarte, en lettres rouges sur fond blanc. C’était écrit: KING KONG BURGER, et, en dessous, en plus petites lettres et en minuscules: DEUX BIGUE MAC POUR LE PRIX D’UN. Alléché par la perspective d’empocher un brun vite fait, peut être même deux si j’arrivais à étirer la sauce…
MARGUERITE: T’aimes l’argent, tout à coup.
CHARLES: Moi l’argent j’en ai rien à foutre. Tout deviendrait gratos du jour au lendemain que je ne m’en porterais que mieux. Sauf que je me trouve cerné envahi par des gens qui ne pensent qu’à ça. Le proprio parce qu’il doit payer l’hypothèque, ses employés, etc. À l’épicerie, la même histoire. Paye mon cochon. On veut pas savoir comment tu gagnes, combien de bouches que t’as à nourrir…
MARGUERITE: Tout invraisemblable qu’elle soit, tu ferais mieux de poursuivre avec ton histoire de King Kong burger.
CHARLES: Je suis allé voir, m’enquérir. Imagine, un sujet qui me tombe sous la dent, comme ça, au moment où je me croyais au repos, entre deux affectations. Une heure après, je devais aller interviewer un spécialiste des maladies du foie de l’hôpital St-Luc, à deux pas de là, le docteur Laprise. Il s’est bâti une réputation internationale dans l’analyse de la progression de la cirrhose. À dose égale d’alcool, auto-administrée dans une période de temps similaire, les pleins de fric pètent au fret moins vite
MARGUERITE: (Elle regarde sa montre et fait signe à Charles d’accélérer le tempo.) Aboutis!
CHARLES: Toujours est-il que le patron m’a expliqué que la concurrence des grandes chaînes était en train de le manger tout cru, qu’il y a quelques mois, il avait dû congédier son seul employé, un orphelin tellement maltraité par la vie que c’en est une ignominie qu’un tel sort lui ait été réservé. Un soir, tard, alors qu’il écoutait un vieux film au Canal D, entre deux bières, l’idée lui est venue d’avoir sa revanche sur les gros, les pleins. C’est là que le King Kong burger est né. On a jamais vu autant de trucs entre deux tranches de pain parsemées de graines de sésame. Un quart de livre de steak haché, deux tranches de fromage fondant, trois tranches de cornichon, une cuillerée à thé de moutarde et, par dessus, de la viande à smoked meat. La chose est tant et tellement énorme que j’en oublie certainement des ingrédients. Impossible de mordre là-dedans sans risquer de se décrocher la mâchoire.
MARGUERITE: Et tu comptes vendre cette histoire aux AFFAIRES !
CHARLES: T’es folle. Tout ce qui les intéresse c’est les chiffres, les détails de la stratégie de mise en marché, comment il va réussir à absorber un coût de production plus élevé que celui de ses concurrents. Le smoked meat, ça coûte la peau des fesses… (elle fait signe qu’elle commence vaiment à s’impatienter). C’est tout ce qu’ils veulent savoir. C’est tout ce qu’ils vont avoir.
MARGUERITE: T’es vraiment irrécupérable!
CHARLES: Non, le côté « human interest », je le garde en réserve dans des petits cahiers gris aux coins noircis, pour le cas où un jour je me déciderais à écrire sérieusement. Comme tu peux voir, je passe pas tout mon temps au Ritz à bouffer des canapés sur le bras.
MARGUERITE: Grandis, bordel. Va falloir que t’en sortes de l’adolescence. Le monde ne tourne pas autour de ton nombril. Faudra bien qu’un jour tu finisses par faire le deuil de tes foutus idéaux. La plupart des gens se contrecrissent de ton sort, trop occupés qu’ils sont à tenter d’améliorer le leur. Tu te penses très intelligent, supérieur. Tu penses avoir tout compris. T’as rien compris. Décidément, toi et ton Karl Marx (elle le pointe du doigt), vous faites la paire.
CHARLES: C’est flatteur, mais de savoir qu’un jour je pourrais lui arriver à la cheville, ou même n’apporter que quelques notes au bas de page de cette forteresse inexpugnable de l’analyse socio-économique, me comblerait d’aise.
MARGUERITE: Fais-y de l’argent, puis après tu pourras passer ton temps à penser, à refaire le monde à ton aise, selon ta fantaisie, sans que j’aie à en souffrir.
CHARLES: Ça ne risque pas d’arriver, puisque tout ce que je trouve à faire, c’est de récriminer devant quelques proches, même pas de quoi constituer un groupuscule digne de passer à l’histoire. Je ne sais rien faire d’autre que de mettre l’épaule à la roue, alors que je devrais par tous les moyens chercher à la déboulonner. (Comme s’il se parlait à lui-même.) Pas le courage… Il y a des jours où je me dis que tout ce qui risque de m’arriver, si les choses tardent trop à changer, qu’un jour mon épaule sera la roue, qu’il ne restera plus de moi que la partie de mon être apte à faire avancer le train-train du progrès économique. Vers où, pourquoi, pour qui?…
MARGUERITE: (Elle s’est levée et pointe du doigt le poster de Karl Marx qui se trouve au mur, une fois de plus.) T’appelles ça du courage! Ton héros, il a passé sa vie à se sauver de ville en ville, de pays en pays, n’a jamais rien su faire d’autre que de semer la pagaille partout où il est passé, laissait à sa femme et à ses enfants, à qui il n’avait même pas le coeur d’apporter de quoi se nourrir, l’écoeurant, de trouver des prétextes pour retarder le paiement du loyer. Un irresponsable, incapable d’assumer ses propres actes, qui a semé la vie sans savoir en prendre la responsabilité.
CHARLES: Il a quand même écrit Le Capital…
MARGUERITE: Oui, je sais, la bible des gens comme toi, l’ouvrage qui démonte et expose les rouages du capitalisme alors naisant. Oublie pas que c’est sa femme qui recopiait ses pattes de mouches. Qui te dit que faute de toujours pouvoir se retrouver dans cette mer de mots, elle n’en a pas elle-même écrit de larges passages. L’histoire démontre, après tout, que pas trop loin derrière chaque grand homme se trouve une grande ventriloque.
CHARLES: Féminisme primaire!
MARGUERITE: Ah, ha! Te voilà démasqué, « male pig chauvinist! » J’ai toujours su que tu ne valais pas mieux que les autres. (Pause) Pour les hommes, il n’existe que deux types de femmes: les femmes boniches, les Marie torche moi ça, et les femmes potiches, les belles de salon. Je ne sais pas ce qui me retiens de t’étrangler sur le champ.
CHARLES: Fais-moi mal! Tu dérapes complètement. L’émancipation des femmes, y a pas plus pour que moi.
MARGUERITE: Tu m’aimes pour mon cul et mes belles manières, hien. Avoue!
CHARLES: Pour ce qui est des belles manières, en public du moins, il n’y a pas à dire, tu sais faire. C’est le bon côté d’avoir étudié chez les Bonnes Soeurs. Rien de tel pour, paraît-t-il, pour apprendre l’art d’être belle, de s’inscrire dans le flot de la conversation, de garder les jambes serrées, les mains jointes sur les genoux, et tenir sa fourchette de la main gauche.
MARGUERITE: (Elle sort les griffes, faisant mine de lui écorcher le visage) Tu tiens vraiment pas à la vie.
CHARLES: Un autre Perrier peut-être. À moins que…
MARGUERITE: Qu’est-ce-que tu vas encore me sortir de farfelu, de complètement…
CHARLES: De complètement de nature à te sortir d’un monde trop étroit pour toi…
MARGUERITE: Finis donc par admettre qu’il faut gagner sa vie, espèce d’adolescent de trente ans. There is no way out.
CHARLES: Je déteste que tu ne me laisses pas terminer mes phrases.
MARGUERITE: Pas besoin.
CHARLES: À moins que nous ne profitions de ce qu’il reste de cet après-midi d’automne triste et morne pour s’envoyer en l’air, que tu passes ton agressivité sur moi de la plus agréable des manières. Le sexe tu sais, y a rien de mieux pour garder la ligne, un effort agréable qui fait fondre la culotte de cheval en un rien de temps, en plus de dissoudre instantanément toutes les traces de mal de vivre qui savent venir nous hanter si souvent.
MARGUERITE: Après ça, tu vas me reprocher de t’avoir fait perdre ton temps à des futilités. Faut que tu fasses du fric. Fais-y de l’argent, hostie! Remplis les tes promesses de château en Espagne, que pour une fois une damnée de la terre échappe à son sort.
CHARLES: Allez ma panthère noire, sois féline avec moi. (Il se jette à ses genoux, tente de glisser sa main sous sa robe.)
MARGUERITE: Je te dis, si tu n’me lâches pas, je crie au viol.
CHARLES: Vas-y, part à crier. Mets nous dans l’ambiance!
MARGUERITE: (Sur un ton qui laisse entendre tout le contraire des mots qu’elle utilise) Arrête ça tout de suite, espèce d’obsédé…
CHARLES: Fleurange ne reviendra pas avant deux bonnes heures.
Noir
Musique: I Should Care de Telonious Monk Monk Alone (pièce no 10)
Fade out
ACTE II
La scène s’ouvre dans le même décor qu’au premier acte. La conversation était déjà engagée.
CHARLES: …avant que tu ne déclines dédaigneusement mon offre tout ce qu’il y a de plus sincère, je t’assure, de te faire connaître les grands frissons?
MARGUERITE: Ah oui! (Elle a les poings sur les hanches.)
CHARLES: Je reprends sagement ma place au banc des accusés.
MARGUERITE: On reviendra plus tard sur ton complexe de la grosse queue. C’est vos mères qui vous ont élevés comme ça.
CHARLES: Qu’est-ce-qu’il ne faut pas entendre! Dans ton paradis tropical d’origine, les filles, c’est tout juste si on les noie pas à la naissance.
MARGUERITE: Raciste!
CHARLES: C’est toi-même qui pas plus tard qu’avant hier me racontais comment ta propre mère chouchoutait tellement tes frères qu’elle n’avait plus assez de lait et de viande pour nourrir sa fille pourtant unique. Et que c’est d’ailleurs pourquoi qu’aujourd’hui tu te retrouves moins grande qu’eux, même pas six pieds, la malnutrition expliquant tout.
MARGUERITE: Raciste!
CHARLES: Y’a du flou dans tes concepts, ma douce. Les racistes vouent une haine sans bornes, s’attaquent physiquement aux autres, à tous ceux qui ne sont pas de leur culture et, dans les cas extrèmes, à ceux qui n’appartiennent pas au même monde qu’eux, à la même classe sociale.
MARGUERITE: Classe sociale! (Long soupir)
CHARLES: Ce dont tu veux si gentiment m’accuser, c’est d’entretenir des préjugés à l’endroit des gens de d’autres cultures. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, quelques décennies à peine, ici même, avoir des filles était considéré comme une malédiction, une épreuve de plus envoyée par le Très Haut pour éprouver notre foi en Lui (Il fait mine de regarder au ciel.). Dans les milieux ruraux en particulier, les filles étaient une charge. Elles ne pouvaient pas travailler aux champs aussi fort que les gars. Et, quand arrivait le temps de les marier, si elles étaient pas trop pichou, pas trop laides, c’est leur père qui devait assumer les frais de la noce. Les filles, que des dépenses, dans un temps où l’argent était rare. En ville, grâce à la guerre, la seconde du genre dans la catégorie mondiale…
MARGUERITE: Discoureur! Du bla bla bla tout ça. Ta pendule prend du retard. Tu nous imagines encore vivant encore à moitié nus, portant des jupes de paille, les seins à l’air, à bécher le sol avec des outils en bois pour avoir à peine de quoi manger.
CHARLES: (Il fait mine de protester.)
MARGUERITE: Prend pas tes airs, essaie surtout pas de nier. Fleurange m’a tout raconté des histoires insensées que tu lui as fourrées dans la tête.
CHARLES: C’était pour rire, peupler son imaginaire d’histoires qui sortent de l’ordinaire. Que tu le veuilles ou non, ta fille est une québécoise pure laine. Jamais vu ni connu rien d’autre que l’environnement dans lequel tu as été catapultée peu avant tes seize ans. Au fait, il y a tout juste quinze ans.
MARGUERITE: Justement. Tu sais pas tous les efforts qu’il m’a fallu déployer pour lui faire comprendre qu’elle allait devoir être forte, capable de se défendre quand les autres, les maudits Québécois de race blanche, allaient lui demander: « D’où-tu viens, de quel pays t’es? » Que plus tard, au travail, sa visible différence, allait jouer contre elle.
CHARLES: Oublie pas que t’as affaire à un nègre blanc d’Amérique. Les préjugés sont le reposoir de l’esprit. J’avoue m’y affaler de temps à autres. C’est comme un été à la campagne dont on profite sans se poser de questions, du tout payé d’avance, sans même porter attention aux gens qui triment dur pour presque rien, s’échinent à vous faciliter la vie, vous la rendre pareille à un long fleuve tranquille.
MARGUERITE: Tu m’exaspères.
CHARLES: Pense à ce qu’il faudrait de temps et d’énergie pour en arriver à faire ne serais-ce qu’un inventaire des manières de vivre des gens à travers le monde. Pas un homme, le terme étant pris en son sens large, pas un homme ne pourra jamais y arriver. Comprendre et apprécier, on n’y pense même pas. Alors, faute de pouvoir faire mieux, on prend des raccourcis. C’est bien évident que les Noirs ne sont pas nécessairement tous doués pour la danse, la musique et les sports. C’est seulement que, comme les Canadiens-Français, dans le temps et peut-être même encore aujourd’hui, faute d’appartenir à la caste des détenteurs des moyens de production, on s’en sort en patinant plus vite et mieux que tout le monde. Pas tous mais certains, pour montrer la voie, la sortie de secours. Pour faire la piastre, même les racistes sont obligés de les engager.
MARGUERITE: Ouais.
CHARLES: T’es où là. T’as vraiment pas l’air de m’écouter. Deviendrais-tu rêveuse?
MARGUERITE: Si c’est le cas, c’est probablement dû à ta mauvaise influence.
CHARLES: Ho là!
MARGUERITE: Je t’ai tout appris des bonnes manières. Et je vais maintenant t’apprendre à te sortir du bourbier dans lequel tu t’es enlisé, de ta petite vie plate et sans avenir.
CHARLES: Qu’est-ce-que tu me prépares, encore, ma renarde argentée. Quand tu deviens songeuse, j’appréhende le pire. En ce moment précis, j’airais plutôt le goût de t’effeuiller, puis t’avaler tout rond ou par petites tranches.
MARGUERITE: Une semaine de pénitence. Je vais porter des robes en bas des genoux, des décolletés au ras du cou. Tu vas même pas pouvoir te rincer l’oeil.
CHARLES: Je sens que tu m’en veux encore pour cette histoire de filles que l’on noie à la naissance. Sache…
MARGUERITE: (Elle se lève et le pointe du majeur.) Les socialistes dont tu aimes tant les idées. Les socialistes, les soi-disant grands penseurs que tu perds ton temps à lire, n’ont laissé que pour tout héritage, des sociétés où tout le monde est pauvre et ignorant. Des sociétés où les seuls qui s’en sortent sont ceux qui tiennent le gouvernail, font voguer galère au gré de leurs intérêts, règlent la cadence des prolétaires-rameurs, par la contrainte, au fouet.
CHARLES: La pensée de Marx a été trahie. À Cuba…
MARGUERITE: J’aimerais bien t’y voir à Cuba, autrement qu’en vacances. Les hurluberlus dans ton genre, Fidel les envoie dans les champs de canne à sucre le temps qu’il va falloir pour qu’ils en soient brisés physiquement, et moralement. T’as vu comme ils sont revenus, un à un, la queue entre les jambes, les petits frais chier du F. L. Q. Si ça a pas marché leur affaire, tes grands penseurs, c’est que leurs grands idéaux s’appuyaient sur des idées fausses. D’abord, l’être humain est un animal qui n’avance qu’à coups de pied au cul, comme toutes les bourriques. Une carotte au bout d’un bâton, pas d’autre moyen de faire bouger cette engeance.
CHARLES: La contrainte, donc, serait une caractéristique commune à ces deux grands types de sociétés, à ces deux systèmes, comme on disait dans le temps.
MARGUERITE: Il se réveille, enfin! Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que la contrainte capitaliste, quoi qu’aussi forte que l’autre, a ceci de supérieur qu’elle offre des compensations, nombreuses. C’est pas le gouvernement qui décide de ce qui est bon pour toi.
CHARLES: La « Rat Race ». L’illusion créée de toutes pièces, à grand renfort de publi-propagande, que nous allons trouver le bonheur dans l’accumulation de biens matériels, à crédit. La propagande capitaliste est plus sexy, je veux bien l’accepter. Mais sous la variété des angles sous lesquels elle nous est inoculée, aux dix minutes à la télé, sur la rue, dans le métro et maintenant jusque dans les toilettes, le message reste toujours le même: achète, achète, achète. Dépense, dépense, dépense. Et, pour pouvoir acheter toujours plus: Travaille, travaille, travaille. Fais faire de l’argent à ton patron et il saura récompenser ton labeur, te laisser ramasser les miettes tombées de sa table débordante.
MARGUERITE: Ton rêve tombe en ruines, de toute façon. Va bien falloir que tu finisses par l’admettre. La lutte finale (dit sur l’air de l’Internationale) s’est soldée par la victoire sans appel du capital.
CHARLES: Dans les pays de l’Est, les gens ont troqué un mode de vie modeste, je l’admet, pour le capitalisme sauvage. Je suis vraiment par sûr qu’ils y aient gagné au change.
MARGUERITE: Les plus forts vont bientôt émerger de la masse. Une fois enrichis et bien installés au pouvoir, ça va faire comme ici. Les pauvres ne vont pas crever de faim. Ils vont recevoir de quoi se loger et se nourrir à peu près convenablement. Un système d’assurance-maladie va être mis sur pied.
CHARLES: La soupe populaire à vie, une petite chambre sombre et malodorante, être méprisé de tous, isolé, regardé par la famille comme un être abject, dont on a mal à s’imaginer qu’il soit de notre sang, qu’on invite à Noël ou au jour de l’An puisque c’est quand même pas un chien. T’appelles ça vivre, toi.
MARGUERITE: Tu cherches à tout prix à avoir le dessus. Tu cherches à m’attendrir. Pour m’en sortir, moi, j’ai su laisser loin derrière tous ces gens qui dans le fond se complaisent dans leur merde. Tu sais pas, tu peux pas savoir ce qu’il m’a fallu de courage pour abandonner un pays chauffé mur à mur pour cet enfer de glace. Icitte, y fa tell’ment frette, que même le monde, même en été, a comme un air figé, ne savent même pas danser.
CHARLES: Je diagnostique ici une forme rare du syndrome du mal du pays inversé. Tu voudrais avoir ici tout ce qui se trouvait là, sans avoir à subir les inconvénients liés au grand dérangement auquel tu t’es toi-même soumise.
MARGUERITE: M’écoutes-tu? T’as tout compris de travers. Compte pas sur moi pour jouer le blues du pays perdu, m’enfermer dans la nostalgie des anciennes odeurs. Je suis venue ici pour être du côté des gagnants. Je veux tout avoir tout de suite, right now. Mon seul problème, c’est qu’il a fallu que je tombe sur toi, probablement le seul Nord-Américain à encore s’entêter à rester pauvre, que ça amuse de vivoter, alors que tu pourrais faire la piastre. Arrête de ramer contre le courant; jamais personne n’en est sorti vivant.
CHARLES: On appelle ça la simplicité volontaire.
MARGUERITE: Tu me fais perdre le fil de mes idées. Grâce à moi, tu sais tout de la manière de vivre en société. Me reste à te montrer l’essentiel. (Elle jette un regard sur la bibliothèque.) La dialectique ne doit plus avoir de secret pour toi…
CHARLES: T’as vraiment le don de retomber sur tes pattes, même après le sault le plus périlleux.
MARGUERITE: Réponds !
CHARLES: La dialectique, en autant que je me souvienne…. Pour moi, l’expression concrète de ce concept, qui par ailleurs n’appelle que de vagues souvenirs à ma mémoire, c’est l’interprétation magistrale qu’a faite Jimi Hendrix de l’hymne américain, en pleine guerre du Vietnam. Magistrale. Écoute. (Il prend le CD qui se trouve là, sur le dessus de la pile. Suit l’interprétation de l’hymne américain par Jimi Hendrix., au complet ou presque.)
MARGUERITE: (Après qu’elle eut presque tout écouté.) Arrête-moi ça sur le champ. T’appelles ça de la musique. (Elle jette un coup d’oeil au boîtier du CD) Un drogué. Trop violent pour moi. Insupportable.
CHARLES: C’est là toute l’idée. Combattre le mal par le mal. Simuler la violence tant et si bien qu’elle en vienne vite à nous sembler insupportable. Alors que dans la vie courante, à travers l’écran de la télévision, le pas si petit écran que ça, tout se trouve comme applati, ramené à sa fausse dimension, une série d’images atroces, quand on parle de ce qui se passe dans les autres pays, ailleurs qu’en Amérique du Nord, sur lesquelles on peut quand même avaler son souper. Et que si même ça on peut pas supporter, reste toujours le canal Évasion. Il lui a arrangé le portrait, à l’hymne du peuple du « In Gold We Trust ». Des arrangements pour guitare électrisante, B-52 et bombes sifflantes à tête chercheuse, pour leur montrer de quoi ils ont l’air dans le miroir, pas fardés comme le sont les annonceurs à la télé…
MARGUERITE: « In God (Elle met l’accent sur ce mot.) We Trust » Plus idiot que toi, ça se fait pas. Ton Hendrix, y est mort à même pas trente ans. Un drogué, mort d’overdose. Un suicidé.
CHARLES: Hendrix a été suicidé. Son génie l’a tué. Dans un pays où les macaques sont rois…
MARGUERITE: T’as le don de te trouver des modèles qui n’en sont pas, des gens qui s’entètent à refuser de voir le monde tel qu’il est. (Elle regarde la bibliothèque.) Il y a des fois où je me demande si tous ces livres tu les as lus. Si c’est pas juste un décor de théâtre, du carton-pâte pour épater les donzelles, comme cette petite rouquine avec des gros tétés, qui passe te voir à la nuit tombante et repart au petit matin en prenant soin de refermer le porte sans faire de bruit.
CHARLES: Elle, il y a des lunes que je l’ai vue. Tu te rends compte, quatre enfants, quatre! Son plus vieux est plus grand que moi. J’ai d’abord été séduit par son intelligence.
MARGUERITE: Son intelligence, oui! (Elle fait le geste de montrer une femme plantureuse)
CHARLES: D’acord, j’admet avoir été d’abord séduit par ses pare-chocs impressionnants. On s’est rencontrés, rentrés dedans au Café Campus, qui dans le temps se trouvait rue Mgr Decelles, juste en face des H.E.C d’alors. J’avais l’habitude d’aller y prendre une bière ou deux…
MARGUERITE: Ou trois ou quatre!
CHARLES: Juste après les nouvelles de vingt-deux heures, je me rendais là. C’est l’heure où ils faisaient jouer la musique des Beatles, des Rolling-Stones, des Bee-Gees, des Monkies de Procul-Harum, l’heure où je pouvais me retremper dans mon bon vieux temps pour pas trop cher. (Pause) Alors que je tentais de partir, fendant la foule avec une belle assurance, la voilà qui me barre le chemin, « sans m’en rendre compte », qu’elle m’a dit par après. Haute comme trois pommes. Je ne l’ai tout simplement pas vue. Et la voilà qui me demande réparation. Elle veut danser. A Winter Shade of Pale commençait justement, un slow qui finit vite. Par chance. Parce-que moi la danse, tu sais.
MARGUERITE: Je sais.
CHARLES: Elle s’est blottie contre moi, s’est faite langoureuse. Je l’ai invitée…
MARGUERITE: Bon, ça va faire pour le récit de tes sexploits.
CHARLES: Ça serait ty que tu deviendrais jalouse!
MARGUERITE: Je sens que t’essaie de m’amener en bateau avec tes histoires sans queue ni tête. Répond donc à ma question.
CHARLES: Laquelle?
MARGUERITE: Toi qui devrais tout savoir de la dialectique…
CHARLES: Le dépassement des antinomies…
MARGUERITE: J’ai trouvé le moyen de régler ton problème. Tu veux te porter au secours des Damnés de la Terre. T’en as une devant toi. Fais-y de l’argent, et tu auras sauvé de la misère une pauvre petite négresse sans défense, seule et abandonnée dans ce pays où il y a décidément trop de blancs. Fais de l’argent pour que je puisse vivre mon rêve.
CHARLES: Tu veux vivre comme une Jewish Princess, passer ton temps à dépenser l’argent que t’aimerais me voir faire. Je ne suis pas sûr d’avoir le genre.
MARGUERITE: De toute façon, t’as pas vraiment le choix. Je pense que je suis enceinte.
CHARLES: Comment ?
MARGUERITE: (Elle se lamente, prend un air tragique, quoi qu’un peu théâtral. Elle parle vite.) Bien sûr, tu vas te défiler, trouver n’importe quel prétexte pour ne pas faire face aux conséquences de tes actes. Ah ! les hommes, décidément. Blancs, Noirs, tous les mêmes. Des matous tout juste intéressés à tirer un coup et à sauter par la fenêtre sitôt leurs bas instincts satisfaits. Que j’ai été idiote de penser que tu m’aimais, de croire à tes belles paroles. Je vais encore me retrouver seule, réduite à mon triste sort de petite négresse méprisée de tous, damnée de la terre, avec deux enfants sur les bras.
CHARLES: Voyons!
MARGUERITE: Hors de ma vue, hors de ma vie. Poltron, goujat, vaurien canaille chenapan voyou.
CHARLES: On va s’asseoir. Un autre Perrier?
MARGUERITE: Toi aussi, tout ce que tu voulais, c’était de te promener au bras d’une belle femme, une poulette vachement exotique, épater tes amis, montrer que t’as une grosse queue et que tu sais t’en servir…
CHARLES: Essayons de regarder les choses de façon rationnelle…
MARGUERITE: Ce mot sonne vraiment mal dans ta bouche. Essaie autre chose. Voir les choses de façon rationnelle, c’est de comprendre que je vais me trouver devant l’obligation de présenter des vêtements de maternité pendant toute une saison, pour gagner ma pitance, avoir de quoi payer le loyer. Et ça, à supposer qu’Abraham me prenne assez en pitié pour retarder de quelques mois mon congédiement. Puis après, quand j’aurai livré au monde ce colis dont personne au monde ne veut, tu sais que dans ma profession les filles de mon âge sont des trentenaires, que je vais me retrouver à la rue.
CHARLES: Tu dramatises pour rien…
MARGUERITE: Pour rien, pour rien! Je manque de mots pour te dire à quel point je te déteste.
CHARLES: Tu sais bien que je ne vais pas me sauver. Même que, si ça peut faire ton bonheur, je suis même prêt à te marier.
MARGUERITE: Tu me promets que tu vas te mettre à travailler sérieusement, avoir un vrai job, t’arrêter de t’amuser. Mon Dieu, je le crois pas, je rêve sûrement. Pince-moi, juste pour voir, en être sûre. Échapper enfin à ma condition d’éternelle exploitée. Me marier en blanc, à l’église. Un vrai mariage, dire « Oui »devant Monsieur de curé.
CHARLES: Je pensais plutôt à un truc vite fait à l’hôtel de ville. Après on ferait un gros pow wow. Il y aurait de la bière en masse, du vin à profusion. Alberto amènerait sa guitare, Luc ses disques. Josiane ferait de la peinture en direct.
MARGUERITE: Tu y penses encore à celle-là. Une fausse blonde de cinq pieds deux, tsss. C’est tout ce que tu mérites. Va la rejoindre.
CHARLES: J’ai rencontré Lamara sur la rue l’autre jour. J’ai son nouveau numéro de téléphone. Il m’a assuré qu’il n’avait pas perdu la main, qu’il pourrait nous faire un couscous pour cinquante personnes pour pas cher, en direct lui aussi. Pas de vraie ambiance sans l’arôme d’un met qu’il faut mettre le temps à préparer.
MARGUERITE: Irrécupérable.
CHARLES: Au moment de partir, on aurait même pas besoin de boîtes de conserves pour faire du bruit. Ta bagnole pétarade en tout temps.
MARGUERITE: T’essaie encore de te sauver, mine de rien, en catimini. Je les connais tes trucs, ça marchera pas avec moi. Tu viens de trouver chaussure à ton pied. Je vais te briser, te faire sortir de force du petit îlot de rêve auquel tu t’accroches désespérément.
CHARLES: Je cherche pas à me sauver, détrompe-toi. Je me disais seulement qu’il serait préférable de limiter les frais, compte tenu de notre situation.
MARGUERITE: Ça doit bien être la première fois de ta vie que tu te mets à compter. Baise la piastre, suce la cenne, tout à coup. Comme les gens que tu dénonces. C’est fini pour toi l’adolescence. Tu vas maintenant devoir te mettre à travailler sérieusement. Décrocher un vrai job pour faire changement. Tu sais que je ne me contente pas de peu. Ta princesse, je reprend tes propres paroles, ta princesse veut vivre la vie de château, avoir tout tout cuit dans le bec. De toute façon, avec moi, t’as même pas besoin d’écrabouiller tes grands principes pour arriver à ta fin. T’as toujours voulu, dans ta tête, prendre fait et cause pour les damnés de la Terre. T’as deux négresses sur les bras, et une autre à venir Pour nous faire vivre, puisque c’est ce que tu veux, va falloir que tu te résignes à mettre l’épaule à la roue, pour vrai, comme tout le monde, que t’arrètes de faire semblant, que tu te décarcasses pour nous assurer à tout le moins un mode de vie décent.
CHARLES: Heu!
MARGUERITE: Heu, oui. Je veux vivre dans une maison de deux étages en pierres de taille avec foyer, dans un quartier branché. Rouler carosse. Une Honda de l’année pourrait faire l’affaire. Faire l’épicerie sans avoir à me préoccuper de choisir en fonction des spéciaux de la semaine, avoir assez d’argent pour m’acheter des fringues à mon goût puis prendre le temps de laisser passer le reste de l’après-midi à la terrasse d’un café huppé. Vivre, quoi!
CHARLES: Tu penses…
MARGUERITE: La pauvreté, j’en ai assez tu comprends. Ras le bol de devoir passer mon temps à compter mes sous rouges, à pas savoir si je vais en avoir assez pour passer le mois. Ras le bol de devoir passer mon temps à quémander du travail à des vieux radins qui trouvent toujours le moyen d’économiser sur ton dos. Ras le bol de tout, de cette vie de misère à laquelle je semble être condamnée.
CHARLES: Devant une offre aussi alléchante, je ne peux que céder. Le sort en est jeté.
MARGUERITE: En éternel adolescent que tu es et que tu seras toujours, tu joues encore !
CHARLES: Puisque je t’ai dis que c’était oui! Je capitule. Devant toi je rend les armes, ma Cléopâtre.
MARGUERITE: T’as bien pris note. Fini l’idée de gagner ta vie à faire juste assez d’argent pour gagner ta vie et passer le reste de ton temps à penser dans le vide au triste sort des damnés de la terre sans jamais lever le petit doigt pour faire en sorte qu’ils s’en sortent. Fini l’idée de voir le jour de ton mariage comme un pow wow de plus, juste un peu plus gros, juste un peu mieux organisé côté bière vin bouffe. Fini l’idée d’occuper tes vieux jours à bricoler la bombe qui fera éclater ce que tu appelles la planète des singes qui empestent le fric et la peur.
CHARLES: Est-ce qu’il va falloir que je me mette à genoux!
FLEURANGE: (Alors qu’on la croyait endormie, la voilà qui se précipite dans la pièce, et s’engouffre entre Charles et Marguerite.) Papa!
Noir
La pièce musicale du début recommence à jouer. Le début d’un temps nouveau
(Paroles et musique de Stéphane Venne)
